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L’entrepreneuriat et les jeunes sans domicile

Avec Nicolas Gardères - Une forme de « RSA entrepreneuriat » pourrait être mise en place afin d’accompagner les jeunes sans domicile, parfois réfractaires au salariat, à développer un projet d’entreprise.

Les jeunes sans domicile cumulent la plupart des handicaps possibles devant l’emploi (très faible niveau de qualification, handicaps psychiques liés à des traumatismes infantiles, familiaux, absence d’adresse, difficulté à rester propre…). Si certains jeunes réussissent ponctuellement à accéder à des emplois précaires, il leur est très difficile - surtout dans un contexte de chômage de masse - d’accéder à des emplois stables.

Des instruments juridiques existent pour certaines populations parmi les plus vulnérables, les plus éloignés de l’emploi : handicapés, jeunes, séniors, chômeurs de longue durée… Face à une situation qui s’aggrave, il serait souhaitable d’expérimenter de nouvelles solutions qui tiennent compte de la singularité des jeunes sans domicile, de leur potentiel, de leurs forces, et de leurs difficultés.
Des compétences entrepreneuriales développées dans la rue
En effet, les jeunes sans domicile s’inscrivent très fréquemment dans un parcours de vie marqué par une grande autonomie. Ces jeunes ont développé et développent, dans la rue, des compétences particulières : initiative, négociation, capacité à démarcher, à prendre des décisions en situation de stress… Ainsi, si la rue est un lieu de violences pour ces jeunes, elle leur permet également d’acquérir des compétences pouvant être mobilisées dans le champ professionnel et, en particulier, dans le champ entrepreneurial. Toutefois, sans accompagnement, ces compétences n’ont quasiment aucune chance de se transformer en capabilités, c’est-à-dire en capacités à réellement créer une entreprise et à la faire fonctionner.

Ainsi, au profit de ces jeunes sur-autonomes ou absolument réfractaires à l’idée de se soumettre au lien de subordination caractéristique du salariat, pourrait être mis en place un programme de mentorat auprès d’entrepreneurs, une forme de RSA entrepreneuriat (rappelons qu’une proportion non négligeable de jeunes sans domicile ne perçoit pas le RSA, soit qu’ils n’en remplissent pas les conditions, soit qu’ils n’aient pas fait les démarches utiles). Le jeune sans domicile pourrait ainsi être accompagné tout au long du développement de son projet entrepreneurial par des entrepreneurs expérimentés, suivant des modalités souples à définir entre le jeune et son mentor. Ce dispositif pourrait s’accompagner également de la création de groupes de travail réunissant jeunes sans domicile porteurs de projets et entrepreneurs en activité ou retraités.
Retrouver une activité

Il serait utopique, bien sûr, d’imaginer que tous les jeunes sans domicile pourront sortir de la misère et de la rue en devenant entrepreneurs. Pour autant, cette expérience pourrait leur permettre de revaloriser l’estime qu’ils ont d’eux-mêmes, de développer un réseau de solidarité hors de la rue et de renouer avec l’apprentissage. Elle peut aussi les diriger vers des formes intermédiaires d’activité, entre entrepreneuriat et salariat, par exemple dans le cadre des Coopératives d’activité et d’emploi ou dans une structure de portage salarial.
Il semble essentiel de ne pas cantonner le RSA entrepreneuriat au secteur de l’économie sociale et solidaire, qui peut être paradoxalement vécu comme une autre forme de violence, une perpetuation de l’assistanat et de la pauvreté. C’est plutôt, selon nous, dans le champ de la RSE, c’est-à-dire en impliquant des entreprises “classiques”, que ce type de programme devrait être mis en place. En tout état de cause, face à une situation aussi grave, il apparaît indispensable d’inventer de nouveaux outils et de mobiliser bien au-delà des traditionnels acteurs sociaux. En un sens, ces jeunes sans domicile ont au moins autant besoin des grandes écoles de commerce et des entreprises, que des associations leur venant traditionnellement en aide.

Julien Billion, docteur en sociologie, directeur d’Umalis lab
Nicolas Gardères, docteur en droit, avocat et chercheur associé (Umalis lab)